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Introduction

Je suis parti au Pakistan sans vraiment savoir dans quoi je m’engageais.

Bien sûr, je savais que le K2 était le deuxième plus haut sommet du monde. Je savais que ce trek allait m’emmener dans le Karakoram, vers le glacier du Baltoro, le camp de base du K2 et le col du Gondogoro La, perché à plus de 5600 mètres d’altitude. Je savais qu’il y aurait de longues journées de marche, des nuits sous tente, de l’altitude, du froid, de la fatigue, des paysages immenses.

Mais entre savoir et comprendre, il y a parfois un monde.

Je n’avais pas mesuré ce que cela signifiait réellement de rejoindre Askole par une piste accrochée aux montagnes, de traverser des ponts abîmés, de sentir la route disparaître peu à peu derrière nous. Je n’avais pas imaginé l’échelle du Baltoro, ce fleuve de glace et de pierre que l’on remonte pendant plusieurs jours comme si l’on marchait sur le dos d’un géant. Je n’avais pas compris que des sommets comme les Trango Towers, le Broad Peak ou le K2 ne se regardent pas seulement : ils vous dominent, vous écrasent, vous remettent à votre juste place.

Je suis arrivé avec des peurs aussi. Celles que l’on porte avant de partir dans un pays que l’on connaît mal, souvent résumé de loin à des mises en garde, des risques, des assurances, des recommandations officielles. Peur de l’inconnu, peur de l’altitude, peur du mal des montagnes, peur de ne pas être à la hauteur lorsque viendrait le moment de franchir le Gondogoro La dans la nuit.

Et puis le voyage a commencé à déconstruire tout cela.

Il y a eu les regards curieux à Islamabad, les premiers échanges avec Nawaz, l’arrivée spectaculaire à Skardu, les villages de pierre et de poussière, les enfants assis au milieu de la route pour réclamer un professeur de sciences, les porteurs qui semblent voler sur les sentiers, les cuisiniers capables de sortir de vrais festins au milieu de nulle part. Il y a eu les thés brûlants sous la tente, les parties de cartes, les décisions prises ensemble, les petits doutes que l’on garde pour soi, les grands silences face aux montagnes.

Il y a eu aussi la réalité brute du terrain. Les rivières gonflées par la fonte des glaciers, les ponts submergés, les routes détruites par les éboulements, les crevasses, les cordes fixes, le souffle court à plus de 5000 mètres, et cette sensation étrange de se trouver dans un monde où rien n’est jamais totalement acquis.

Jour après jour, les noms sont devenus des souvenirs. Askole, Jhula, Paiju, Khoburste, Hurdukas, Goro II, Concordia, Ali Camp, Kuisbang, Hushe. Au départ, ce n’étaient que des points sur un itinéraire. À l’arrivée, ce sont des images, des odeurs, des lumières, des visages, des fatigues, des peurs et des moments que je n’oublierai jamais.

Ce récit raconte tout cela. Pas seulement un trek vers le camp de base du K2. Pas seulement une traversée du Baltoro ou un passage au Gondogoro La. Mais une aventure qui m’a pris par surprise, dans un pays que je connaissais à peine, au milieu de montagnes dont je n’avais pas compris l’immensité avant de les avoir devant moi.

Je pensais partir voir le K2.

Je suis revenu avec bien plus que des montagnes en tête.

Remerciement

Merci à toutes les marques et acteurs qui m’ont accompagnés d’une manière ou d’une autre dans cette aventure.

Jour 1 — Genève → Abu Dhabi → Islamabad

Le départ se fait depuis Genève, avec cette sensation particulière des grands voyages : le sac est bouclé, les dernières vérifications sont faites, et l’esprit commence déjà à se projeter très loin, bien au-delà de l’aéroport. Direction Abu Dhabi d’abord, pour une escale, puis Islamabad, où nous devons arriver tard dans la nuit.

C’est au niveau de la porte d’embarquement que je rencontre Huguette, qui fera elle aussi partie de l’aventure. Premier visage familier avant même d’avoir posé le pied au Pakistan. À ce moment-là, le voyage commence à prendre une forme plus concrète. On n’est plus seulement dans l’idée du trek, dans les préparatifs ou les échanges à distance : les personnes avec qui nous allons partager cette aventure commencent à apparaître.

L’arrivée à Islamabad se fait à 3 h 15 du matin. Malgré l’heure tardive et la fatigue du trajet, le passage à la douane se fait sans difficulté particulière : il suffit de présenter le passeport et le visa imprimé. Une formalité assez simple, presque surprenante après tout ce que l’on peut imaginer avant un voyage au Pakistan.

La seule petite frayeur arrive au moment de récupérer les bagages. Les minutes passent, le tapis défile, les valises des autres apparaissent… mais pas la mienne. Dans ce genre de voyage, perdre son sac avant même d’avoir commencé serait un cauchemar. Tout est dedans : les vêtements techniques, le matériel photo, une partie de l’équipement indispensable pour le trek. Pendant quelques instants, l’inquiétude monte. Puis, enfin, moment de soulagement total : le sac apparaît. L’aventure peut continuer.

À la sortie de l’aéroport, le contraste est immédiat. Il y a un monde fou dehors, une foule compacte, bruyante, dense, presque irréelle à cette heure de la nuit. On nous expliquera plus tard que c’est le retour d’une fête religieuse à la grande mosquée, mais aussi que les familles pakistanaises viennent souvent très nombreuses accueillir un proche qui rentre de l’étranger.

Nous sommes parmi les seuls Occidentaux à traverser cette foule, et cela se sent instantanément. Les regards se tournent vers nous. Certains sont insistants, d’autres curieux, parfois stupéfaits. Difficile de lire exactement ce qu’ils expriment : étonnement, curiosité, surprise, peut-être un mélange de tout cela. C’est un sentiment étrange, presque déstabilisant, surtout après une nuit d’avion et une arrivée dans un pays que l’on découvre à peine.

C’est là que nous rencontrons Nawaz, notre guide pour cette aventure, venu nous récupérer à l’aéroport. Sa présence est immédiatement rassurante. Après le tumulte de l’arrivée, le bruit, la foule et les regards, retrouver quelqu’un qui nous attend et qui sait exactement où aller permet de souffler un peu.

Sur la route vers l’hôtel, premier détail qui marque : ici, on roule à gauche, héritage de l’influence anglo-saxonne. Les rues défilent dans la nuit, encore animées par endroits, et l’on commence à mesurer l’étendue d’Islamabad. L’hôtel semble loin de l’aéroport, mais c’est surtout la taille de la ville qui impressionne. À travers les vitres, je découvre un premier visage du Pakistan, encore nocturne, encore flou, mais déjà bien différent de tout ce que j’avais imaginé.

Nous arrivons enfin à l’hôtel. Il est tard, ou plutôt très tôt. Le corps réclame du repos, mais l’esprit, lui, a déjà commencé le voyage.

Jour 2 — Islamabad

Après une nuit beaucoup trop courte, de 5 h du matin à 9 h 30, le réveil pique un peu. Le décalage, le trajet, l’arrivée tardive et l’excitation se mélangent. Il faut pourtant commencer à prendre le rythme.

Place au petit déjeuner, où je rencontre Samuel, qui nous accompagnera lui aussi sur le trek. Peu à peu, le groupe se forme. Les visages s’ajoutent, les prénoms aussi, et l’on commence à imaginer les prochains jours partagés ensemble dans les montagnes du Karakoram.

La matinée reste tranquille, consacrée au repos. Après le long voyage de la veille, ce n’est pas un luxe. Nous sortons ensuite pour changer de l’argent. C’est l’une des premières vraies sorties dans Islamabad et un élément saute rapidement aux yeux : il y a beaucoup de checkpoints et de sécurité armée devant les banques, les bureaux de change, les hôtels, les lieux importants ou les points d’intérêt.

Cela crée un sentiment assez ambigu. D’un côté, la présence de sécurité peut rassurer. De l’autre, elle interroge. Est-ce parce que l’on est protégé, ou parce qu’il y a quelque chose dont il faut être protégé ? Difficile, dans ces premiers instants, de se détacher de notre regard d’Occidental, de nos habitudes, de nos préjugés et de tout ce que l’on a pu lire avant de venir.

En deuxième partie d’après-midi, nous partons visiter le Pakistan Monument. Ce monument national, situé sur les collines de Shakarparian, symbolise l’unité du peuple pakistanais. Sa forme en pétales évoque notamment les grandes cultures du pays et les territoires qui composent le Pakistan. Le site offre aussi un très beau point de vue sur Islamabad, ce qui en fait une première approche intéressante de la capitale.

Là encore, les regards se tournent souvent vers nous. Cette fois, beaucoup de personnes viennent me demander de prendre des photos avec eux. La situation est plutôt amusante, même si elle reste inhabituelle. On devient presque, malgré nous, une curiosité locale. Ce n’est pas désagréable, mais il faut s’habituer à cette attention constante.

Dans la foulée, nous nous rendons à la mosquée Faisal, immense, imposante, marquante par sa taille comme par l’affluence autour d’elle. Le lieu est impressionnant, mais l’expérience l’est tout autant par l’atmosphère qui l’entoure. Une fois encore, les regards nous accompagnent tout au long de la visite. C’est déstabilisant d’avoir autant d’attention portée sur soi. Avec nos aprioris d’Européens, cela peut même, au départ, ne pas paraître totalement rassurant. Et pourtant, à aucun moment nous ne nous sentons réellement en danger.

Ce ressenti contraste fortement avec le climat de peur et d’anxiété que l’on peut ressentir en préparant un voyage depuis la France, en consultant les recommandations officielles ou les informations des assurances. Sur place, les choses sont plus nuancées, plus humaines, moins figées que les avertissements administratifs peuvent parfois le laisser penser.

En fin de journée, nous rentrons à l’hôtel. Le dîner se prend tôt, car le lendemain, il faudra partir dès 6 h pour rejoindre l’aéroport et prendre notre vol en direction de Skardu.

Et Skardu, dans nos têtes, c’est déjà une autre étape. La dernière vraie ville avant que l’aventure ne commence à changer de visage.

Jour 3 — Islamabad → Skardu

Après un petit déjeuner rapide, nous prenons la direction de l’aéroport pour attraper notre vol vers Skardu, la dernière grande étape avant de nous rapprocher du début du trek.

Samuel, lui, a passé une mauvaise nuit, probablement à cause du thé de la veille qui contenait du lait. Une première petite alerte digestive qui rappelle que l’organisme doit aussi s’adapter au pays. À l’aéroport, nous retrouvons également Hugo, qui avait manqué sa correspondance la veille à Istanbul, à cause d’un achat de tongs. Une belle histoire, qui aura au moins le mérite de nous faire rire avant même le départ vers les montagnes.

Tout se passe ensuite sans encombre. Nous embarquons dans l’avion, direction Skardu. Et très vite, ce vol devient bien plus qu’un simple déplacement intérieur.

J’ai la chance d’être côté hublot. Peu à peu, les reliefs apparaissent, puis les sommets de la chaîne himalayenne se dévoilent. Le spectacle est magnifique. Parmi eux, le Nanga Parbat, neuvième plus haut sommet du monde, surgit dans toute sa puissance. Depuis l’avion, on comprend déjà que l’on entre dans une autre dimension.

Je questionne Nawaz sur les lacs et les sommets que l’on aperçoit à certains endroits. Certaines zones semblent incroyablement belles, presque irréelles, et je lui demande s’il est possible de s’y rendre. Malheureusement, il m’explique que ces secteurs reculés ne sont pas autorisés aux guides avec des clients, car les locaux ne sont pas du tout hospitaliers. Dommage. Cela ajoute encore un peu plus de mystère à ces paysages que l’on ne fera qu’apercevoir depuis le ciel.

L’arrivée à Skardu est impressionnante. L’avion descend entre les montagnes, parfois très près des reliefs. On comprend vite qu’ici, mieux vaut avoir de bonnes conditions pour atterrir. La piste apparaît au dernier moment, encaissée dans cette vallée immense. Le décor est déjà spectaculaire.

Après avoir récupéré nos bagages, nous sommes chaleureusement accueillis. On nous offre un couvre-chef typique du pays, premier geste d’hospitalité dans cette région du Baltistan qui va nous accompagner pendant les prochains jours.

Nous prenons ensuite la direction de l’hôtel où nous passerons les deux prochaines nuits. L’endroit est verdoyant, calme, avec une vue imprenable sur la vallée. Le contraste est saisissant avec les paysages plus désertiques et poussiéreux traversés pour y arriver. Skardu est rude, minérale, sèche par endroits, mais elle cache aussi des îlots de verdure et de tranquillité.

Le reste de la journée est consacré aux derniers préparatifs, au repos et aux rencontres. En fin d’après-midi, Alice, de Beyond The Wonderland, nous rejoint, accompagnée de SamJohn, qui nous accompagnera également sur le trek.

Cette fois, l’équipe est au complet.

Le dîner permet de faire plus ample connaissance. On échange sur nos pays respectifs, nos histoires, nos différences, nos similitudes. Les discussions avec Nawaz et SamJohn sont particulièrement marquantes lorsqu’ils parlent de leur village, de leur communauté, de leur manière de vivre et de fonctionner. À les écouter, on ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que notre société occidentale a énormément perdu en chemin, pas forcément pour le meilleur.

La journée se termine ainsi, dans cette atmosphère de transition. Nous sommes encore dans le confort d’un hôtel, mais la tête, elle, est déjà tournée vers ce qui nous attend plus loin. Vers Askole. Vers le Baltoro. Vers le K2.

Jour 4 — Skardu

Le réveil est difficile en ce quatrième jour. La nuit a été courte, écourtée par une insomnie et les appels à la prière n’ont pas vraiment aidé à retrouver le sommeil. Le voyage commence déjà à tirer un peu sur l’énergie, même si l’aventure à pied n’a pas encore commencé.

Après le petit déjeuner, nous partons visiter un ancien fort. La route traverse plusieurs villages et l’on découvre peu à peu une autre facette du Pakistan : celle des zones plus reculées, des habitations traditionnelles, des scènes de vie du quotidien, des enfants dans les rues, des hommes au travail, des cultures et des ruelles poussiéreuses. On sent que l’on s’éloigne déjà des repères plus urbains d’Islamabad.

La visite du fort est assez rapide, mais intéressante. Elle permet de prendre conscience de la richesse culturelle et historique de cette vallée, notamment en raison de son emplacement stratégique sur les anciennes routes commerciales, dont la route de la soie. Skardu n’est pas seulement une porte d’entrée vers les montagnes. C’est aussi un lieu chargé d’histoire, traversé depuis longtemps par les échanges, les influences et les passages.

Après cette visite, nous revenons sur nos pas et nous arrêtons pour une petite virée en jeep dans les dunes du Cold Desert. Le nom peut surprendre, mais il prend tout son sens : en hiver, une partie de ce désert se retrouve enneigée. L’idée même d’un désert froid, au pied des montagnes, résume assez bien le paradoxe de cette région : austère et magnifique, sèche et glaciale, minérale et habitée.

Sur le retour vers l’hôtel, nous nous arrêtons dans le centre de Skardu pour acheter quelques affaires de dernière minute. Parmi elles, une paire de chaussures pour SamJohn, trouvée sur un étalage au milieu d’une dizaine de stands collés les uns aux autres. La scène est vivante, dense, bruyante.

Dans le centre-ville, les voitures, les motos, les passants et les autres véhicules semblent danser dans tous les sens, parfois dangereusement, mais en s’évitant toujours au dernier moment. Ce que nous appellerions, chez nous, un chaos organisé. Ici, cela semble simplement être la manière normale de circuler.

De retour à l’hôtel, nous prenons un moment pour nous reposer avant de préparer les sacs pour le grand départ du lendemain matin en direction d’Askole. Cette fois, on y est presque. Les affaires se répartissent, les sacs se ferment, les derniers doutes matériels se règlent. On commence à sentir cette tension particulière de la veille d’un vrai départ.

Pour terminer la journée, nous sortons dîner dans le centre. L’équipe en profite également pour acheter des crayons et des stylos que nous pourrons offrir aux enfants dans les villages reculés que nous traverserons pendant le trek. Un petit geste, simple, mais qui prendra certainement tout son sens dans les prochains jours.

Après cette journée qui semblait tranquille sur le papier, mais qui se révèle tout de même fatigante, il est temps d’aller dormir.

Demain, nous prendrons la route vers Askole. Le dernier village avant l’immensité du Karakoram. Le point de bascule entre le voyage et l’aventure.

Jour 5 — En route vers Askole, aux portes du Karakoram

5 h 45. L’aube est à peine levée sur Skardu lorsque nous avalons un petit déjeuner rapide avant de charger les jeeps. Le programme de la journée est simple sur le papier : sept heures de piste pour rejoindre Askole, point de départ du trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La.

Mais cette journée n’a rien d’un simple transfert. Aujourd’hui, nous quittons peu à peu le monde que nous connaissons. L’asphalte, les villes, les repères habituels s’éloignent. Cap sur Askole, le dernier village avant l’immensité du Karakoram, véritable porte d’entrée vers le camp de base du K2.

Comme la veille, nous reprenons d’abord la même direction, avant de nous enfoncer plus loin encore dans une vallée qui se resserre progressivement. Le décor devient plus brut, plus minéral, plus isolé. Après plusieurs heures de route, nous arrivons à Dassu, dernier village avant Askole, où nous nous retrouvons bloqués. Une manifestation barre l’unique route.

Nous descendons des voitures pour comprendre ce qui se passe et, à notre grande surprise, ce sont les élèves de l’école du village qui bloquent le passage. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre, assis au milieu de la piste, empêchent les véhicules de continuer.

Leur demande est simple, presque poignante : obtenir un nouveau professeur de sciences, absent depuis le début de l’année. Il faudra l’intervention du responsable de l’école, quelques promesses, et un peu de patience pour les convaincre de nous laisser passer.

La route se libère et nous reprenons notre progression. Plus nous avançons, plus l’asphalte disparaît pour laisser place à une piste de plus en plus chaotique. Les passages deviennent impressionnants. Par endroits, la route semble littéralement accrochée à la montagne. Les conducteurs, eux, restent imperturbables. Ils connaissent chaque virage, chaque épingle, chaque zone abîmée, chaque portion où il ne faut pas hésiter.

Un peu plus loin, nous atteignons un pont partiellement détruit. Impossible de continuer en véhicule. Il faut descendre, traverser à pied, récupérer nos affaires de l’autre côté et changer de jeep pour la dernière partie du trajet.

Cette fois, nous nous retrouvons debout à l’arrière du véhicule. La piste secoue dans tous les sens, la poussière vole, l’air est sec, la lumière blanche frappe les parois. Impossible de cadrer correctement une photo tant nous sommes brassés de part et d’autre. Mais finalement, peu importe. Parfois, l’instant se vit mieux qu’il ne se photographie.

Nous arrivons finalement à Askole. Notre campement est déjà installé sur une aire dédiée, utilisée par les différentes agences qui organisent les treks dans la région. Après ces longues heures de route, poser le pied ici a quelque chose de particulier. Nous sommes au bout de la piste. À partir de demain, il faudra marcher.

La fin d’après-midi se déroule tranquillement. Nous nous installons, flânons dans le village et visitons une vieille bâtisse qui semble sortie d’un autre temps. Les murs, la lumière, les visages, les montagnes autour de nous : tout donne l’impression d’avoir basculé dans une autre époque.

Je pars ensuite seul avec mon appareil photo pour immortaliser les montagnes alentour et saisir l’atmosphère du village. Les habitants sont intrigués par notre présence. J’échange quelques sourires, fais quelques portraits. Les femmes refusent systématiquement d’être photographiées, ce que je respecte évidemment, même si je regrette de ne pas pouvoir capturer la beauté de leurs vêtements traditionnels.

Le soleil décline doucement. Le calme s’installe sur Askole. Ici, au bout de la route, l’aventure commence vraiment.

Le trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La

Jour 6 — Askole → Jhula : premiers pas du trek

Le trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La commence réellement ce matin. Après une première nuit en tente, le réveil pique un peu. Pourtant, l’excitation prend rapidement le dessus. Cette fois, nous allons enfin mettre un pied sur l’itinéraire.

À la sortie du camp, nous empruntons directement un chemin sur la gauche. Ce sera la seule portion à l’ombre de la journée, ce que nous ne mesurons pas encore vraiment au moment de partir.

Avant de nous engager pleinement sur le parcours, un détour s’impose pour nous enregistrer au bureau du Parc national du Karakoram. Quelques informations à remplir, un formulaire, les formalités habituelles, puis nous reprenons notre route. Très vite, la marche se poursuit sur une route carrossable qui traverse un paysage désertique, sec, minéral, presque écrasé par la lumière.

À chaque avancée, de nouveaux sommets apparaissent. Les montagnes se dévoilent progressivement, de plus en plus nombreuses, de plus en plus imposantes. On entre réellement dans le vif du sujet. Le ciel est d’un bleu parfait, sans nuage. Une belle journée, donc. Mais dans cette région, une belle journée signifie aussi une forte chaleur, même à 3040 mètres d’altitude au départ du village.

Nous franchissons plusieurs ponts au-dessus de rivières impressionnantes, marron, puissantes, chargées de sédiments. Leur couleur et leur débit racontent à eux seuls la fonte des glaciers de la région. Le bruit de l’eau accompagne nos pas, parfois sourd, parfois assourdissant, comme un rappel constant de la force de ces montagnes.

En fin de matinée, nous faisons une pause déjeuner dans une petite oasis verdoyante. Le contraste avec le reste du paysage est saisissant. Autour de nous, tout est sec, minéral, poussiéreux. Ici, soudain, l’herbe, quelques arbres, un peu d’ombre. Toujours entourés de sommets impressionnants, nous découvrons un décor qui tient déjà toutes ses promesses.

Après le déjeuner, nous repartons sur cette piste vallonnée, sèche et poussiéreuse. Les pas s’enchaînent, le corps commence à comprendre le rythme du trek. Plus loin, un dernier pont, fraîchement construit pendant la période du Covid, marque la transition vers notre campement du soir.

Nous atteignons Jhula, installé au bord de la rivière, entouré par de beaux sommets. C’est ici que nous allons véritablement prendre nos marques pour les dix prochains jours d’aventure dans le Karakoram. On découvre peu à peu l’organisation du camp, les habitudes de l’équipe, le rythme des repas, la façon dont chaque chose trouve sa place. On apprend aussi à connaître celles et ceux qui vont partager cette traversée avec nous.

Un peu plus de 15 kilomètres pour cette première étape en direction du camp de base du K2. Rien d’insurmontable, mais suffisamment pour sentir que l’aventure est bien lancée.

La fin d’après-midi s’étire tranquillement. Nous contemplons les montagnes, laissons la fatigue redescendre, prenons le dîner. Plus tard, je tente quelques photos de nuit. Mais la lune, véritable phare au milieu de nulle part, éclaire tellement le ciel qu’elle m’empêche d’immortaliser correctement la Voie lactée. Ce sera pour une autre nuit.

L’aventure, elle, ne fait que commencer.

Jour 7 — De Jhula à Paiju

Deuxième journée de marche. Cette fois, nous décidons de partir un peu plus tôt pour éviter la forte chaleur. Le départ est fixé à 6 h. Nous partirons finalement légèrement plus tard, mais avec la même volonté de profiter au maximum des premières heures de fraîcheur.

Après un bon petit déjeuner, nous voilà de nouveau sur le chemin. La première partie se fait à l’ombre, en balcon au-dessus de la rivière. Une légère brise apporte un peu de fraîcheur. Nous savons déjà que ce répit ne durera pas, alors nous l’apprécions pleinement.

Nous tirons ensuite sur la gauche pour entrer dans une nouvelle vallée et poursuivre notre progression en bordure directe de la rivière. De si près, on mesure encore mieux son débit impressionnant. L’eau gronde, chargée par la fonte des glaciers, et accompagne nos pas comme une présence permanente.

Le parcours s’écarte ensuite de la rivière et remonte progressivement dans la vallée. De nouveaux sommets apparaissent, et avec eux les premiers véritables glaciers. Le décor prend une autre ampleur. On entre dans une dimension plus alpine, plus sauvage, plus spectaculaire.

Sur le chemin, nous découvrons plusieurs endroits où l’eau de la rivière devient plus calme. De petits étangs se forment, révélant cette magnifique couleur turquoise, parfois laiteuse, typique des eaux glaciaires lorsque la boue retombe et que le courant ne brasse plus tout. Nawaz nous explique qu’en hiver, lorsque la fonte cesse, les rivières redeviennent bleues. On ne peut qu’imaginer la beauté du paysage à cette période.

Après cette longue traversée, nous faisons une pause plus courte que la veille afin de ne pas casser notre rythme. Le camp est déjà en ligne de mire, mais comme souvent en montagne, ce que l’on voit proche ne l’est pas forcément. Le rejoindre sera plus long qu’il n’y paraît.

Une belle montée nous attend. Avant de nous y engager, nous laissons passer de nombreuses mules et porteurs. Le ballet est impressionnant. Chacun avance à son rythme, chargé, concentré, parfaitement habitué à ce terrain qui, pour nous, demande déjà beaucoup d’efforts.

Je décide de sortir les bâtons pour me faciliter la tâche. Bonne décision. Ils me soulagent clairement dans l’ascension, qui me paraît finalement moins pénible que prévu. La vue est splendide. J’en profite pour faire voler le drone et garder une trace de ces minutes suspendues. Les autres continuent leur chemin ; je reste un moment avec Nawaz.

Nous repartons ensuite sur la dernière section de cette longue journée. Le chemin alterne montées et descentes sur un sentier plus escarpé, avec la rivière en contrebas. Il vaut mieux ne pas faire un pas de travers. La fatigue commence à se faire sentir, mais le décor nous pousse à continuer.

Après un ultime effort, le camp de Paiju se révèle enfin. Il est niché dans une petite forêt qui surplombe la rivière, avec une vue somptueuse sur les sommets alentour. Tout au fond, nous apercevons les Trango Towers et Trango Castle, que nous approcherons le lendemain. Les voir se découper au loin donne immédiatement envie de poursuivre.

L’ambiance du camp contraste avec celle de la veille. À Jhula, nous étions seuls ou presque. Ici, de nombreuses expéditions sont présentes, et le camp est bien plus animé. Nous avons toutefois la chance d’être installés un peu plus haut, ce qui nous permet de rester relativement à l’écart et de profiter d’un peu de calme.

Les nuages nous ont permis de ne pas trop souffrir de la chaleur, et poser le sac fait un bien fou. Nous prenons le déjeuner, jouons aux cartes, faisons quelques allers-retours pour admirer la vue et nous laissons enfin gagner par le repos.

La mécanique du trek se met en place. Les habitudes commencent à naître. Et au-dessus du camp, les Trango Towers annoncent déjà la suite.

Jour 8 — Paiju → Khoburste

Nous repartons tôt pour grappiller une heure de fraîcheur avant que le soleil ne passe l’arête. Le sentier ondule sur une terre claire, la poussière colle aux vêtements. Puis, d’un coup, la lumière bascule. Le ciel est sans le moindre nuage, la chaleur sèche s’installe, et il n’y a presque pas d’ombre. La cadence ralentit déjà. Aujourd’hui sera la journée la plus chaude et la plus éprouvante depuis le départ.

Devant nous, la masse grise du Baltoro grossit pas à pas. Les dernières Trango Towers se déplient encore à l’horizon. Au pied du glacier, nous faisons une courte pause, presque enfantine : on pose avec un morceau de glace arraché à la moraine, sourire accroché malgré la fournaise. Puis nous mettons franchement le pied dessus. Nous remontons la moraine dorsale et, une fois posés sur le dos de ce géant, l’évidence nous cueille : le Baltoro file à perte de vue. C’est lui notre chemin pour les prochains jours.

La suite alterne blocs instables, chemins rocailleux et bandes de sable gris. La chaleur cogne sans répit, et le décor change à mesure que nous avançons. Des langues glaciaires latérales apparaissent, des séracs lointains, et même, cadeau furtif, la pointe du K2 qui perce un instant la ligne des sommets. Le regard se perd, les jambes reviennent à l’essentiel : un pas, encore un.

La dernière portion se fait plein soleil, presque sans un souffle d’ombre. Les écarts se creusent, chacun gère son effort. Je termine seul devant, concentré sur une trace que le vent et le passage effacent par endroits. Quand le doute s’installe, un porteur surgit, un geste du bras, et la bonne ligne réapparaît. Une forme de balisage humain, discret et précieux.

Puis, comme un décor de cinéma, le paysage bascule. Une dune sableuse sous les pieds, un glacier étincelant à droite, un lac glaciaire à gauche. Un petit pont en bois permet de franchir le torrent, puis il suffit de longer la berge pour voir apparaître le camp de Khoburste. Soulagement immédiat : les tentes sont déjà montées par notre équipe. Leur efficacité force le respect, une fois encore.

Hugo est arrivé avant moi. Nous débriefons autour d’un thé dans la tente commune. Je range tout de suite mon matériel pour libérer l’esprit, puis le reste du groupe nous rejoint. Rituel d’après effort : nous allons nous rincer à l’eau vive venue du glacier, porteurs et marcheurs mélangés, entre éclats de rire et frissons sous le froid piquant. Ce sera notre dernière baignade.

L’après-midi glisse au ralenti : un peu de repos, quelques cartes, des regards perdus sur les lignes du relief. Quand la lumière s’adoucit, nous ressortons les appareils photo. Le cadre est somptueux : reflets du lac, stries du glacier, silhouettes minuscules dans l’immensité.

Notre chef Youssouf sort alors l’inattendu : un barbecue improvisé, et comme souvent, un festin surgissant de nulle part. Pendant le dîner, nous partageons nos ressentis, nos petites craintes, et discutons du plan pour le lendemain. Nous décidons de partir plus tard afin de grappiller un peu de repos.

La lune, plus discrète que les nuits précédentes, nous laisse enfin une fenêtre. J’embarque SamJohn pour quelques photos nocturnes. Deux ou trois poses longues, le souffle court, puis la fatigue nous rattrape.

Demain, le Baltoro continue, avec la promesse d’un peu plus d’altitude et d’inconnu.

Jour 9 — Khoburste → Hurdukas

Nous partons une heure plus tard que la veille. Repos gagné, étape annoncée plus courte. Sur la carte, cela semblait presque confortable. Sur le terrain, nous comprendrons vite que cette heure volée au matin frais n’était pas vraiment un cadeau.

Le sentier longe d’abord un lac parfait, miroir tendu où les sommets se posent sans un pli. L’air est encore doux, le pas souple. Puis la lumière bascule d’un coup. Le soleil passe l’arête, la chaleur s’installe, dense, sèche, immobile. En quelques minutes, cette journée supposée plus facile prend une autre couleur.

La trace file sur un pierrier, les pentes s’animent, et de nouveaux glaciers surgissent à mesure que nous avançons. Nous atteignons rapidement le pied de l’un d’eux. Pas après pas, nous mettons le pied sur la glace. Nous faisons une pause volontaire, sacs au sol, quelques photos pour retenir l’échelle du lieu et respirer la fraîcheur qui remonte des crevasses invisibles.

La suite se fait entre terre et cailloux, sur un relief qui ondule sans cesse : montées, descentes, replats trompeurs. Le tracé se lit mal par endroits. Il faut lever la tête, chercher la logique du terrain, repérer la bonne ligne. Un nouveau lac apparaît, somptueux, mais une file compacte de mules bloque un instant l’accès. Le genre de bouchon qui rappelle que ces itinéraires vivent au rythme des caravanes. J’en profite pour faire voler le drone : stries morainiques, eau glaciale, silhouettes lentes dans la fournaise.

Nous repartons, et nous nous faisons piéger par un petit bourbier. La trace se dilue, nous perdons le chemin. Dix, quinze minutes à zigzaguer, à douter, à sentir la fatigue monter d’un cran. Nous finissons par recouper la bonne ligne. Le tempo revient, régulier, mécanique. Un pas, encore un.

En début d’après-midi, le camp de Hurdukas se dévoile. L’emplacement est idéal, un peu à l’écart des autres, silencieux, ouvert sur l’amont. Il suffit de gravir quelques mètres pour cadrer le Broad Peak, massif, fascinant. Cette année, il n’a pas été gravi, notamment à cause des éboulements. La montagne impose parfois son propre calendrier.

La chaleur étant toujours là, nous prolongeons le rituel entamé la veille : douche glacée dans l’eau vive qui descend du glacier. Frisson immédiat, bonheur simple. Puis chacun vaque à ses occupations. On s’étire, on flâne, on remonte voir la fameuse vue. On pourrait croire l’après-midi long en arrivant vers 13 h chaque jour. En réalité, les heures filent à une vitesse inattendue.

Le soir, dîner et longues conversations sous la toile. Plus tard, SamJohn et Samuel me rejoignent pour quelques photos de nuit. La lune, encore bien présente, lessive une partie du ciel, mais nous arrachons tout de même quelques images dont nous sommes fiers.

La fatigue finit par nous rattraper. On s’allonge. Le glacier respire juste à côté. Demain, nous repartirons un peu plus haut, un peu plus loin.

Jour 10 — Hurdukas → Goro II

Réveil à 4 h 40, départ à 6 h. Nous avons retenu la leçon de la veille : profiter du frais avant que le soleil ne grimpe. Chapatis brûlants, pancakes maison, un thé, et nous voilà en route vers Goro II, un camp installé directement sur le glacier.

Comme souvent ici, la journée commence au bord d’un lac miroir où les montagnes se reflètent avec une précision presque irréelle. Puis nous basculons sur la glace. Partout, des bassins glaciaires ourlés de murailles bleutées et des rivières grises serpentent en rongeant la surface. Sous nos pieds, la roche concassée recouvre le glacier. Ça roule, ça glisse, ça surprend. La concentration devient un rythme, la prudence un réflexe.

Le chemin, lorsqu’il existe vraiment, n’est pas toujours évident. Nous cherchons les passages, testons les ponts naturels, choisissons la bonne langue de glace pour franchir les cours d’eau. À force d’errances contrôlées, nous atteignons un lac immense, bordé de remparts de glace. Nous le longeons longuement, fascinés par les lignes, les fissures, les reflets.

Arrive l’obstacle du jour : une rivière à traverser sur un pont bricolé avec deux bambous et deux lames de fer posés en équilibre. Un à un, nous nous engageons. Les porteurs, arrivés derrière nous, optent pour la méthode locale : pieds nus dans l’eau glaciale, avec une efficacité presque désarmante. Je sors l’appareil pour immortaliser la scène et j’oublie une seconde que je me trouve sur un glacier. Résultat : glissade pleine pente, réception tout du long. Plus de peur que de mal, mais la piqûre de rappel est nette. Ici, tout se mérite.

La suite s’ouvre sur un désert de glace grisée, recouvert de pierraille, strié de larges torrents et hérissé de cônes et de pyramides de glace. Le décor est fantastique. Entre deux grondements d’éboulements, parfois de pierre, parfois de glace, nous avançons, minuscules, entourés de sommets qui s’enchaînent. Une pause déjeuner au milieu de nulle part, puis nous repartons.

En début d’après-midi, les tentes de Goro II apparaissent. Le camp est posé sur la glace, le sol imbibé. Nous comprenons tout de suite qu’il ne faudra rien laisser au sol et que nous dormirons sur un plancher glacé. Rituel immuable ensuite : on souffle, on profite des snacks préparés par nos cuisiniers, toujours impeccables, et on se chambre autour d’une partie de Uno.

Le soleil cogne encore. J’accompagne nos deux guides, anciens chefs d’expédition, pour préparer la chèvre qui nous suit depuis le début. Hugo jette un œil puis préfère repartir. Moi, je reste. Ce n’est pas un spectacle auquel nous sommes habitués en Occident, où la viande se résume trop souvent à un emballage posé dans un rayon. Ici, on voit le geste, on comprend le respect de l’animal, on apprend qu’absolument tout est utilisé et cuisiné. Le savoir-faire de nos deux acolytes force l’admiration. Évidemment, la chèvre sera servie au dîner, puis au menu des prochains jours.

Quand la lumière décroît, nous avalons la soupe, le riz, la viande. Un festin à même le glacier. Avant de filer dans les duvets, nous sortons les trépieds. La lune a faibli, le ciel est pur. La Voie lactée est au zénith, sans aucune pollution lumineuse. C’est sans doute le plus beau ciel que j’ai jamais observé. Deux ou trois poses longues, un souffle retenu, puis le froid remonte par la semelle. Il est temps de s’enfouir.

Demain, nous continuons sur l’échine du Baltoro. Plus haut, plus loin, toujours.

Jour 11 — Goro II → Concordia

Nous repartons aux aurores pour une nouvelle journée sur le Baltoro, cet immense fleuve de glace d’environ 64 kilomètres, l’un des plus grands glaciers d’Asie hors régions polaires. Le chemin s’enfonce au milieu des pyramides de glace déjà croisées la veille.

Partout, des lacs et des rivières de fonte ourlent la moraine. Chaque vallée qui s’ouvre dévoile son lot de sommets démesurés. Comme chaque jour depuis le départ, nous nous surprenons à penser que c’est la plus belle journée. Jusqu’à la suivante.

Le ciel, d’abord bleu franc, se charge lentement. Nous croisons les doigts pour que le K2 se montre. Le vrombissement d’un hélicoptère fend soudain l’air. Rarement bon signe, surtout au lendemain d’une fenêtre météo pendant laquelle des cordées ont tenté le sommet.

Après près de 16 kilomètres, Concordia approche. Le Broad Peak s’impose, massif, presque à portée de main. Nous nous accordons une pause photo sur un rocher posé comme un belvédère au milieu du désert de glace. En rejoignant le camp, le K2 perce timidement la couverture nuageuse. Nous déclenchons aussitôt, au cas où ce serait notre seule trouée.

Au camp, nous croisons une partie d’une expédition K2 revenue l’avant-veille. Quarante-deux personnes ont atteint le sommet. D’autres équipes convergent ici : certaines vers le Broad Peak, d’autres vers les camps de base, d’autres encore vers le Gondogoro La, ou déjà sur le chemin du retour. Concordia a des airs de carrefour et de village éphémère.

Plus tard, la nouvelle tombe. Une alpiniste chinoise a perdu la vie entre le camp 1 et le camp de base du K2, victime de chutes de pierres. Le sherpa népalais évacué plus tôt en hélicoptère a été touché lui aussi. Rappel brutal : sur le K2, rien n’est gagné tant que l’on n’est pas redescendu. Nous apprendrons également qu’un alpiniste chinois de 16 ans a atteint le sommet, devenant le plus jeune à ce jour.

En fin d’après-midi, le K2 se dégage presque entièrement. Le Broad Peak, lui, reste coiffé de nuages. Un arc-en-ciel apparaît après une averse, parenthèse irréelle au cœur de la glace. Nous préparons les affaires pour la nuit, dînons, puis terminons comme souvent par quelques manches de Uno.

Demain, une journée de repos nous attend. Nous espérons seulement qu’elle se fera sous un ciel clair.

Jour 12 — Repos à Concordia

Pour notre première vraie journée de repos depuis le début de l’aventure, quel luxe de ne pas avoir à refaire le paquetage au réveil. Le temps n’est pas flamboyant, mais il ne pleut pas. Et surtout, le K2 se dégage par moments. Rien que cela suffit à donner un goût particulier à la journée.

Après le petit déjeuner, Hugo, Huguette, notre guide SamJohn, l’assistant de cuisine Fida et moi décidons d’aller marcher un peu en direction du camp de base du K2 et du Broad Peak, simplement pour nous dégourdir les jambes. Dès les premiers pas, le glacier nous rappelle qu’ici, rien n’est vraiment facile. La trace serpente dans les méandres de glace, glissante, irrégulière, parfois difficile à lire. Nous avançons prudemment, concentrés.

En arrivant près du centre de communication de l’armée, le terrain change. Nous débouchons sur une zone plus plate, comme un plateau posé sur le glacier. Au milieu de ce décor minéral, un petit lac apparaît, calme, joli, parfois assez lisse pour offrir quelques reflets lorsque le vent nous laisse tranquilles. C’est le genre de scène qui nous stoppe net, même après plusieurs jours passés à être gâtés par les paysages.

À ce moment-là, Fida, Hugo et moi continuons. SamJohn et Huguette préfèrent rebrousser chemin. Nous avançons encore un peu, le regard toujours attiré vers les grands sommets. Plus tard, je tente ma chance avec le drone, en espérant saisir une fenêtre sur le K2. Mais ici, les opportunités se referment aussi vite qu’elles apparaissent. La fenêtre est déjà retombée.

Nous faisons demi-tour à notre tour pour rentrer vers Concordia. Sur le chemin, nous croisons une équipe de Népalais et de Chinois. À leurs visages fermés, à cette fatigue différente, plus lourde, je me dis qu’il s’agit probablement de l’équipe liée à la Chinoise décédée la veille. On ne parle pas beaucoup. Certains moments n’ont pas besoin de mots.

Peu après, lorsque nous retrouvons la partie plus délicate pour rejoindre le camp, cette même équipe nous rattrape. Et là, contraste total : une musique népalaise jaillit d’un petit speaker. La pluie commence à tomber au même moment, et cette mélodie nous accompagne sur la fin du parcours, presque comme un rythme pour garder le pas malgré la boue, la glace, l’humidité. Une scène improbable, et pourtant parfaitement à sa place ici.

De retour au camp, la pluie cesse rapidement et quelques éclaircies se glissent entre les nuages. Après le déjeuner, SamJohn et Nawaz nous lancent un atelier pour nous mettre en condition avant l’ascension du col prévue dans la nuit du lendemain. L’idée est excellente, et l’endroit idéal : de quoi s’amuser à escalader un bout de glacier, crampons et piolet en main. Mais la météo ne nous laisse pas ce plaisir. La pluie redouble, nous écourtons la séance. Dommage. Ce sera pour une prochaine fois.

Nous rentrons trempés sous la tente. Et comme souvent depuis le début, ce qui nous sauve, c’est la simplicité : du thé, un jeu de cartes, de la bonne humeur. Nous attendons que la pluie passe en écoutant les gouttes tambouriner sur la toile, avec cette sensation étrange d’être minuscules et pourtant exactement à notre place.

C’est aussi le moment des décisions importantes. Nous choisissons finalement de ne pas aller au camp de base du K2. Ce n’est pas un renoncement facile, loin de là.

D’abord parce que l’ascension en partie tragique de ces derniers jours était la dernière de la saison et que le camp est désormais presque vide. Ensuite parce que, paradoxalement, la vue est plus impressionnante depuis Concordia qu’au pied du K2. Mais surtout, la météo pèse lourd dans la décision. La fenêtre se referme vite si nous voulons passer le col.

Si nous étions dans l’impossibilité de franchir le Gondogoro La, nous serions obligés de faire demi-tour et de reprendre tout le chemin dans l’autre sens. Avec la pluie, certains passages deviennent franchement risqués à cause des chutes de pierres. Plus important encore, depuis notre passage, des ponts ont été submergés, rendant le retour beaucoup plus compliqué. Et pour finir, la route exposée empruntée en 4×4 pour rejoindre Askoli a été complètement détruite par des éboulements quelques jours après notre passage. Autrement dit, si nous devions rentrer par là, il faudrait marcher plus de six heures pour retrouver une route praticable afin de rejoindre Skardu.

Alors oui, le camp de base du K2 nous fait envie. Mais à cet instant précis, nous nous regardons et nous arrivons tous à la même conclusion : la récompense n’en vaut pas la chandelle.

Un autre groupe rencontré à Islamabad, qui avait fait la route vers Askoli avec nous, arrive justement cet après-midi-là avec un jour de retard. Eux décident d’aller au camp de base du K2. Nous verrons plus tard si leur choix aura été le bon.

Le soir, la météo ne s’améliore pas vraiment, mais la pluie devient plus intermittente. Je profite du générateur, qui repartira dans l’autre sens le lendemain, pour charger toutes mes batteries de drone et d’appareil photo. De notre côté, nous nous préparons mentalement à la suite : demain, direction Ali Camp, puis ascension du Gondogoro La directement dans la nuit.

À cet instant, dans la tente, entre le bruit du vent, les cartes et les discussions qui s’éteignent doucement, une autre pensée s’impose. Avec l’échéance qui se profile et ce fameux col à 5600 mètres, l’appréhension qui m’accompagne depuis le début se fait plus présente. Le mal des montagnes fera-t-il son apparition et m’empêchera-t-il d’aller au bout, ou serai-je épargné ?

L’avenir nous le dira bien assez tôt.

Jour 13 — Concordia → Ali Camp

Le beau temps refait enfin son apparition sur Concordia. Au réveil, le ciel est dégagé et le K2 se montre sans se cacher. Après la journée grise et incertaine de la veille, le contraste est saisissant. Je prépare rapidement mes affaires, range ce qui doit l’être, puis je sors aussitôt avec l’appareil photo. Impossible de laisser passer un moment pareil.

Tous les sommets sont dégagés. Le K2, le Broad Peak, les montagnes qui encerclent Concordia… tout semble parfaitement aligné, offert à nos yeux comme une dernière faveur avant de basculer vers la suite de l’aventure. Je fais également voler le drone pour maximiser les images de cette matinée splendide. Ici, chaque minute de visibilité compte. On ne sait jamais quand les nuages décideront de refermer le rideau.

Nous prenons ensuite le petit déjeuner et, assez rapidement, tout le monde est prêt à partir en direction d’Ali Camp. Avant le départ, les porteurs se rassemblent pour leurs prières rituelles. Ils chantent, prient, demandent une ascension et un passage sans encombre. Ce moment donne immédiatement une autre dimension à la journée. Nous ne partons pas simplement marcher quelques kilomètres de plus : nous nous rapprochons du Gondogoro La, le fameux col à plus de 5600 mètres qui occupe nos esprits depuis le début du trek.

Alors que nous quittons le camp, deux hélicoptères de l’armée arrivent à Concordia. L’un est là pour rapatrier le corps de l’alpiniste décédée la veille, ramené au camp la veille au soir. L’autre vient récupérer ses coéquipiers, ainsi que Nimshal, le célèbre sherpa népalais responsable de l’expédition. Le bruit des pales résonne dans toute la vallée glaciaire. Difficile de ne pas y voir un rappel brutal : ici, même les plus expérimentés restent vulnérables. Le K2 fascine, mais il ne pardonne pas.

Le chemin commence par une portion de pierrier, choisie pour éviter les crevasses formées sur le glacier. Certaines sont visibles, d’autres beaucoup moins faciles à déceler. Quelques semaines plus tôt, une alpiniste française en a fait les frais, heureusement sans conséquences graves. De quoi avancer avec attention, les yeux constamment occupés à lire le terrain.

Une fois cette première partie passée, nous nous retrouvons véritablement sur le glacier. Cette fois, ce n’est plus le glacier gris, recouvert de pierres et de gravillons, auquel nous nous étions habitués depuis plusieurs jours. Ici, pour la première fois, nous marchons sur un glacier blanc, nu, presque lumineux. Le décor change complètement. La glace s’étale sous nos pieds, traversée par de nombreuses rivières, des cours d’eau plus ou moins importants, qu’il faut franchir à plusieurs reprises.

Par endroits, nous passons au-dessus de fissures qui laissent entrevoir la profondeur du glacier — ou du moins son épaisseur. Le regard plonge dans ces ouvertures bleutées, et l’on comprend mieux le monde mouvant sur lequel nous avançons. Le spectacle est saisissant. Tout autour de nous, des géants de pierre et de glace ferment l’horizon. Les torrents formés par la fonte traversent le glacier dans un grondement continu, rendant l’ambiance encore plus impressionnante.

Malgré la beauté du parcours, on mesure aussi très concrètement l’état de fonte lié aux fortes chaleurs. À près de 5000 mètres d’altitude, la température reste étonnamment douce au soleil. Nous marchons simplement avec une première couche et un sweat technique à capuche. Ce ne sont pas du tout les températures auxquelles je m’attendais à cette altitude. Dans mon imaginaire, avancer à près de 5000 mètres sur un glacier au Pakistan devait forcément rimer avec froid mordant. La réalité est plus déroutante.

Mais plus nous gagnons en altitude, plus le corps commence à envoyer des signaux. Le manque d’oxygène se fait sentir. Le mal de tête apparaît, léger d’abord, puis suffisamment présent pour occuper l’esprit. Chaque pas demande un peu plus de concentration. La respiration devient plus consciente, plus mesurée. On entre dans une autre partie du trek, moins spectaculaire peut-être dans l’effort visible, mais plus intérieure, plus mentale.

Je prends le temps de profiter de cet endroit, de photographier, de filmer, de m’imprégner du décor. À force de m’arrêter, je me retrouve un bon moment seul, à la traîne derrière le groupe. C’est une sensation étrange. D’un côté, c’est un moment unique : être seul sur ce glacier immense, au fin fond du Pakistan, entouré de certains des plus hauts sommets de la planète. De l’autre, il y a aussi une petite part d’angoisse. On reste sur un glacier, loin de tout, dans un environnement où l’erreur peut vite coûter cher. Cette solitude, aussi belle soit-elle, impose le respect.

Je finis par reprendre mon rythme et rattraper le groupe un peu plus loin. Nous terminons ensemble la dernière partie jusqu’à Ali Camp. Juste avant d’arriver, nous croisons plusieurs personnes visiblement au bout d’elles-mêmes. Certaines semblent extrêmement affaiblies, victimes d’un violent mal des montagnes. Les visages sont fermés, les pas lourds, les corps marqués par l’altitude. Difficile d’imaginer qu’elles parviendront à franchir le col dans la nuit.

Après plus de 12 kilomètres et près de 500 mètres de dénivelé positif, nous atteignons enfin Ali Camp. Le camp est posé dans un environnement brut, minéral, au pied de ce qui sera la grande épreuve de notre aventure. Nous y sommes. Le dernier camp avant le Gondogoro La.

Huguette, déjà mal en point au début de la journée, est elle aussi affaiblie par le mal des montagnes. Les questions commencent à se poser : sera-t-elle en capacité de franchir l’étape clé de notre aventure ? À ce stade, il n’est plus vraiment question de faire demi-tour. Le chemin inverse serait plus long, plus dur, et peut-être plus compliqué encore que de continuer sur l’itinéraire prévu.

De mon côté, paradoxalement, je suis presque rassuré de constater que je ne suis pas le seul à ressentir les effets de l’altitude. La majorité des personnes, guides inclus, semblent touchées à différents degrés. Beaucoup ont un léger mal de tête. Cela devient un duel mental. Plus on y prête attention, plus la douleur prend de la place. Plus on l’analyse, plus elle occupe l’esprit. Il faut réussir à l’accepter sans lui donner trop de pouvoir.

Nous prenons le déjeuner et discutons de l’état de chacun. Les regards se croisent, les ressentis se partagent. Chacun fait son propre bilan intérieur. Ensuite, je pars explorer un peu les alentours du camp avant d’essayer de dormir quelques heures. Le départ pour le col est prévu à 23 h. L’idée est simple : prendre un peu de repos avant la marche de nuit.

Mais dans les faits, dormir à Ali Camp est loin d’être évident. L’ambiance du camp, la tension, le passage des porteurs, les autres expéditions, tout rend le repos compliqué. Un groupe de Chinois semble davantage dans l’esprit de fête que dans celui du sommeil, et le bruit rend difficile de fermer les yeux longtemps. Le corps est allongé, mais l’esprit reste en éveil.

À 21 h, les affaires sont pliées. Le sac pour l’ascension est prêt. Je suis habillé, équipé, mentalement déjà tourné vers ce qui nous attend. Dernier check : frontale, couches chaudes, gants, appareil, eau, quelques encas. Je rejoins les autres dans la tente principale.

Nous discutons des derniers détails, nous prenons des forces. Les premiers groupes commencent à partir vers 21 h 30. Et à chaque départ, les porteurs chantent en chœur, comme pour accompagner ceux qui s’élancent dans la nuit et demander un passage sans encombre. Ces chants résonnent dans le camp, portés par le froid qui commence à descendre. L’atmosphère est puissante, presque solennelle.

Nous y sommes. Le moment tant attendu est là. Le vrai test. Celui de l’altitude, de la fatigue, du mental, de la marche de nuit. Depuis le début de l’aventure, je me demande comment mon corps réagira là-haut. Est-ce que le mal des montagnes me laissera passer ? Est-ce que je serai capable d’aller au bout ? Ou est-ce que cette nuit marquera la limite ?

Huguette n’est toujours pas dans son assiette. Nous décidons que nous suivrons son rythme. Nos deux guides, Nawaz et Samjohn, l’aideront tout au long du chemin. Le groupe se resserre. Chacun sait que la nuit sera longue.

Il est temps de se mettre en route.

Jour 14 — Ali Camp → Gondogoro La Pass, 5600 m → Kuisbang

Direction le Gondogoro La Pass

Il est un peu plus de 23 h quand nous quittons Ali Camp. Baudriers, casques et crampons dans les sacs, frontales allumées, nous nous mettons en route dans la nuit noire en direction du Gondogoro La Pass, ce fameux col à 5600 mètres d’altitude qui occupe nos pensées depuis le début de l’aventure.

Le chemin ne laisse aucune place à l’échauffement : il commence directement par une longue et raide montée dans le pierrier. Huguette, toujours mal en point, avance péniblement. L’allure lente a quelque chose de bénéfique pour l’ensemble du groupe : elle nous évite de nous griller trop vite, de monter trop rapidement, de puiser trop tôt dans nos réserves. Mais elle a aussi son revers. À force de ne pas produire assez de chaleur, le froid s’installe doucement dans les couches, dans les mains, dans les jambes.

Les porteurs nous doublent rapidement. Ils semblent presque survoler le terrain, alors que nous avançons pas après pas, concentrés sur chaque appui. Le contraste d’équipement est saisissant : beaucoup portent de petites chaussures en plastique, qu’ils recouvriront d’une paire de chaussettes pendant l’étape du col. Depuis le début de l’aventure, ces hommes ne cessent de m’impressionner — de nous impressionner. Leur aisance, leur résistance, leur connaissance du terrain ont quelque chose de presque irréel.

Très vite, la difficulté de faire cette ascension de nuit se fait sentir. À l’effort physique s’ajoute cette envie de dormir, sourde, tenace, qui revient par vagues. On avance dans un monde réduit à la lumière de nos frontales, aux pierres devant nos pieds, au souffle des autres et au bruit du matériel.

Un peu plus loin, nous croisons une femme d’origine asiatique, déjà aperçue l’après-midi, et déjà très affaiblie. À peine quelques kilomètres après le départ, elle semble au bout de ses forces. Elle est accompagnée de trois guides. Difficile de ne pas se demander comment elle parviendra à bon port, tant cette nuit ne fait que commencer.

Une fois la partie du pierrier terminée, nous traversons un large glacier. La nuit est noire, profonde, mais finalement moins glaciale que ce que j’imaginais : à peine -1°C. Au loin, les lumières des personnes déjà engagées sur le col dessinent une ligne verticale dans l’obscurité. Elles témoignent de la raideur de la pente et de ce qu’il nous reste à gravir. On devine le mur avant même de l’atteindre.

Puis la neige se met à tomber. L’ascension prend soudain une tournure plus hivernale, plus solennelle. Le décor disparaît encore davantage, avalé par la nuit et les flocons. Il ne reste plus que la pente, la respiration, et cette idée fixe : avancer.

Ascension du Gondogoro La Pass

Arrivés au pied de ce mur, il est temps de passer aux choses sérieuses. La pente se raidit fortement sur plusieurs centaines de mètres avant de rejoindre les cordes fixes. Nous enfilons les crampons, fixons les mousquetons à la corde, et l’ascension du Gondogoro La commence réellement.

Hugo et notre chef cuisinier Youssef partent les premiers. Samuel, moi et Fida prenons leur suite. Derrière nous, SamJohn, Huguette et un sauveteur ferment une partie du groupe, tandis que Nawaz et Alice terminent la marche.

Plus nous montons, plus le souffle devient court. Tous les quelques pas, il faut s’arrêter quelques secondes. Inspirer. Expirer. Relancer. À cette altitude, le corps n’a plus beaucoup de marge. Chaque mouvement demande de l’attention. Chaque pause devient nécessaire.

Fida, plus habitué à effectuer ce parcours à vive allure, semble pourtant exténué, presque à dormir debout. Je me retourne régulièrement pour vérifier qu’il est toujours derrière nous. La nuit, l’altitude, le froid et la répétition de l’effort finissent par user tout le monde, même ceux qui connaissent ce terrain par cœur.

Le chemin se faufile entre d’impressionnantes crevasses. Et quelque part, je me dis que nous sommes parfois mieux de ne pas tout voir en plein jour. Il y a des formes, des profondeurs, des ruptures dans la glace que la frontale laisse deviner sans vraiment révéler. Un passage retient particulièrement mon attention : un pont précaire, fait de sacs de neige et de glace, installé entre deux crevasses. Le genre de bricolage de haute montagne qui donne envie de ne surtout pas trop réfléchir.

Les changements de cordes ne sont pas toujours rassurants au début. Il faut décrocher, se raccrocher, vérifier, repartir. Puis, peu à peu, on s’y habitue. Le geste devient mécanique. La concentration reste totale.

Au milieu de la montée, un bruit sourd et puissant retentit à peine trente mètres de nous. Une avalanche vient de se déclencher. On ne la voit pas vraiment, mais on la sent. Le son traverse la nuit, lourd, brutal. En une seconde, tout le monde revient à la réalité : nous sommes en haute montagne, sur un terrain vivant, instable, imprévisible. Et malgré toute la préparation, malgré les guides, malgré les cordes fixes, cet environnement ne sera jamais totalement maîtrisable.

Pas après pas. Souffle après souffle. Nous continuons.

Enfin, nous atteignons le sommet du Gondogoro La Pass, à plus de 5600 mètres d’altitude, juste à temps pour le lever du soleil. Ce lever de soleil, nous l’espérions grandiose ; il sera surtout discret, bien caché derrière les masses nuageuses. Mais peu importe. Nous sommes là. Au sommet. Fatigués, engourdis, mais debout.

Nous prenons quelques photos de groupe et quelques instants pour profiter du col. L’émotion est difficile à décrire. Il y a la fierté, le soulagement, la fatigue, l’envie de savourer… et déjà, l’appréhension de la suite. Parce qu’ici, atteindre le sommet ne signifie pas que le plus dur est passé. Bien au contraire.

Descente vers Kuisbang

Nous basculons ensuite de l’autre côté, vers le passage qui permet de rejoindre la vallée de Hushe. Si la montée nous inquiétait, la descente s’annonce rapidement bien plus périlleuse. Ce n’est pas une simple descente de col. Cela ressemble davantage à une via ferrata improvisée en haute montagne, dans un terrain raide, instable, glacé, exposé.

Nous remercions le sauveteur qui nous a accompagnés tout au long de la montée, retirons les crampons, puis entamons la descente. Les rochers glacés sont extrêmement glissants, ce qui ne facilite rien. Des cordes fixes sont installées, parfois rafistolées par des nœuds, preuve supplémentaire de la fragilité de ce terrain accidenté, raide, et soumis à de nombreuses chutes de pierres.

La consigne est claire : ne pas traîner, rester alerte, surveiller ce qui se passe au-dessus de nous. Ici, un caillou peut partir à tout moment. Et depuis le début de l’aventure, nous avons eu chaque jour la démonstration que les éboulements ne sont pas une éventualité théorique. Ils font partie du décor.

Nous prenons le lead avec Youssef et enchaînons rapidement les différentes sections. Très vite, nous rattrapons des groupes partis avant nous. Plus lents, parfois hésitants, ils ralentissent la progression. Dans une pente rocheuse aussi exposée, où doubler n’est pas toujours évident et où des éboulements peuvent se déclencher à tout instant, se retrouver bloqué derrière eux devient stressant. À la première occasion, nous passons devant et poursuivons la descente à vive allure.

Je suis épuisé. Cette nuit entière passée à monter puis à descendre le col m’a vidé. Je n’ai plus qu’une idée en tête : rejoindre le campement. Poser le sac. M’arrêter.

Je tente tant bien que mal de suivre Youssef, habitué à cette altitude, qui gambade avec une aisance presque insolente le long du chemin. De mon côté, chaque petite remontée devient une épreuve. Les jambes répondent moins bien, le souffle est court, et l’énergie se fait rare. Malgré tout, j’essaie de lever les yeux, de ne pas seulement subir la descente. Le cadre qui s’ouvre devant nous est immense. Face à nous, d’impressionnants glaciers barrent l’horizon, et j’aperçois pour la première fois le Leila Peak. Grandiose. Élancé. Presque irréel.

Petit à petit, le paysage change. Après l’univers minéral et glaciaire du col, nous atteignons un secteur étonnamment plus vivant : un coin de verdure, avec de l’herbe, des fleurs, des oiseaux et même de petits rongeurs, à près de 4700 mètres d’altitude. Après des jours passés dans la pierre, la glace et la poussière, cette apparition de vie a quelque chose de presque déroutant.

Arrivée à Kuisbang

À 8 h 30, nous arrivons enfin au camp de Kuisbang, complètement lessivés.

Je choisis directement une tente, me change, et profite du soleil avec un thé, en attendant l’arrivée des autres. Le corps est vidé, mais l’esprit commence doucement à mesurer ce qui vient de se passer.

Hugo, Samuel et Fida arrivent vers 10 h. Nawaz, Alice et Huguette atteindront le camp beaucoup plus tard, vers 13 h 30. Une fois tout le monde arrivé, chacun part faire une sieste bien méritée. Il n’y a plus grand-chose à dire. Les visages parlent d’eux-mêmes.

Le reste de la journée sera consacré au repos, et nous décidons également de rester sur ce camp le lendemain. Personne ne proteste. Après une nuit pareille, l’idée de ne pas repartir immédiatement est accueillie comme une bénédiction.

Plus tard, Alice et Nawaz nous expliqueront qu’en seulement deux ans, le col a complètement changé. Côté glacier, le chemin était auparavant beaucoup moins raide et aucune crevasse n’était à déplorer. De l’autre côté, il existait un véritable sentier en zigzag, et non cette descente qui s’apparente aujourd’hui presque à un rappel. Leur témoignage donne le vertige. Il montre à quel point la montagne change vite à cette altitude. À quel point ce que l’on traverse aujourd’hui ne sera peut-être déjà plus le même demain.

Nous dînons autour de 18 h 30, et tout le monde file se coucher vers 20 h, épuisé, mais soulagé. Soulagé d’avoir passé ce fameux col. Fier aussi. Parce que le Gondogoro La Pass n’était pas simplement une étape sur la carte. C’était une bascule. Un test. Une frontière mentale et physique.

Nous pouvons enfin souffler, même si l’aventure n’est pas encore terminée. Il reste encore plusieurs jours avant le retour à la civilisation. Mais ce soir, pour la première fois depuis longtemps, la pression retombe un peu.

Demain, c’est repos. Et tant mieux.

Jour 15 — Repos à Kuisbang

Après l’intensité de la veille, le réveil se fait lentement. Pas de frontale à allumer en pleine nuit, pas de sac à boucler dans la précipitation, pas de départ à 6 h dans le froid. Cette fois, on émerge progressivement autour de 8 h, encore enveloppés dans la fatigue du Gondogoro La, le corps lourd mais l’esprit un peu plus léger.

Le programme du jour tient en quelques mots : repos et détente à près de 4700 mètres d’altitude. Et après la nuit passée à franchir le col, personne ne s’en plaint.

On enchaîne directement avec le petit déjeuner dans la tente principale. Dehors, le temps est menaçant. Le ciel reste bas, chargé, comme si la montagne hésitait encore entre nous laisser profiter de cette journée de repos ou nous rappeler que, même à l’arrêt, elle garde toujours le contrôle.

Malgré tout, avec Hugo, on décide de prendre un peu de hauteur pour aller voir ce que donne la vue depuis une petite colline au-dessus du camp.

“Petite colline”, certes. Mais petite colline à 4815 mètres d’altitude. Ici, même cent mètres de montée prennent une autre dimension. Le souffle se raccourcit vite, les jambes rappellent immédiatement qu’elles n’ont pas oublié la veille, et chaque pas demande un peu plus d’attention qu’en temps normal. En y pensant, c’est presque irréel : en montant à peine au-dessus du camp, nous nous retrouvons à une altitude équivalente au toit de l’Europe, le Mont Blanc.

J’avais en tête de faire voler le drone depuis ce point de vue, mais la météo en décide autrement. La pluie s’invite et joue les trouble-fêtes. Il faudra renoncer aux images aériennes. Ce genre de frustration fait partie du voyage : en montagne, encore plus ici, on ne choisit pas toujours le moment. On s’adapte.

Nous redescendons au camp en quelques minutes seulement, mais malgré la courte sortie, nous arrivons rincés. À cette altitude, avec la fatigue accumulée, même une petite balade prend des allures de mini-expédition.

Le reste de la matinée se déroule tranquillement dans la tente principale. On discute, on se réchauffe, on joue aux cartes. Cette fois, nous abandonnons le Uno, notre grand classique depuis plusieurs jours, pour un jeu de cartes plus traditionnel. J’apprends à Nawaz et SamJohn à jouer au Président — ou au Trou du cul, selon la version que l’on préfère annoncer. Le succès est immédiat. Ils comprennent vite les règles, accrochent au principe, et les parties s’enchaînent dans une ambiance légère. Après les tensions des jours précédents, ces moments simples font un bien fou.

Après le déjeuner, chacun retourne dans sa tente. La pluie continue de rythmer la journée, rendant l’idée de rester au chaud beaucoup plus séduisante que celle de ressortir marcher. De mon côté, je profite de ce temps mort pour rattraper mon retard d’écriture et poser des mots sur cette aventure — ceux que vous êtes en train de lire aujourd’hui. C’est aussi ça, un trek comme celui-ci : vivre intensément, puis essayer, tant bien que mal, de garder une trace fidèle de ce que l’on traverse.

J’enchaîne ensuite avec un peu de rangement dans mes affaires. Après plusieurs jours à vivre dans un sac, chaque chose retrouve difficilement sa place, mais ce petit retour à l’ordre fait du bien. Puis je m’installe au chaud dans mon sac de couchage, podcast dans les oreilles, pendant que la pluie continue de tomber dehors. Un moment simple, presque confortable, à près de 4700 mètres d’altitude, au milieu d’une vallée où tout semble pourtant loin de la civilisation.

En fin d’après-midi, nous nous retrouvons de nouveau sous la tente principale, toujours accompagnés par la pluie. Le dîner arrive, puis les cartes ressortent naturellement. On discute avec nos guides, on plaisante, on échange encore un peu, mais personne ne cherche à prolonger la soirée.

La fatigue est encore là. L’aventure aussi.

Demain, il faudra reprendre la marche. Quitter Kuisbang, redescendre progressivement, changer encore de décor, et continuer ce long chemin vers le retour. Ce jour de repos aura été simple, pluvieux, calme, presque suspendu. Une parenthèse nécessaire avant de replonger dans la suite du trek.

Jour 16 — Kuisbang → Saicho

Le lendemain matin, surprise générale au réveil : en sortant des tentes, le camp a changé de visage. Une fine couche de neige fraîche est tombée pendant la nuit, comme si la montagne avait voulu refermer derrière nous la porte du Gondogoro La.

Et très vite, une évidence s’impose : avec cette neige, le col est désormais fermé. Pour l’avoir franchi la veille dans des conditions à peu près sèches côté descente, je n’aurais vraiment pas voulu m’y engager sous la pluie ou dans la neige, avec les cordes probablement gelées, les rochers encore plus glissants et ce terrain déjà si instable. Ce simple constat donne encore plus de relief à notre passage de la veille. Nous sommes passés au bon moment. Pas avant. Pas après.

Après le petit déjeuner, nous prenons tranquillement la route. La neige a cessé de tomber, mais l’ambiance reste froide, humide, presque suspendue. Très vite, nous retrouvons un chemin rocheux qui nous ramène vers le glacier. Le camp de Saicho se trouve autour de 3430 mètres d’altitude : après les hauteurs de Kuisbang, une longue descente nous attend.

Nous traversons de nouveau une rivière glaciaire, puis progressons le long des immenses glaciers et des sommets qui nous entourent encore. Une fois de plus, la chance est avec nous. Les nuages commencent doucement à se déchirer, laissant apparaître quelques trouées de lumière. Par instants, le soleil réussit même à percer. L’ambiance devient alors incroyable : la neige fraîche sublime tout, les parois semblent plus nettes, les reliefs plus profonds, et le Leila Peak se dévoile par intermittence, comme s’il acceptait de nous accompagner encore un peu dans cette descente vers la vallée.

Nous avançons dans un décor de haute montagne absolument magnifique. Ces derniers kilomètres au milieu des glaciers ont une saveur particulière. On sait que l’on quitte progressivement cet univers minéral et glacé qui nous a accompagnés pendant plusieurs jours. Chacun profite à sa manière, souvent en silence, comme pour imprimer une dernière fois ces paysages dans la mémoire. Nous sommes tous subjugués par la beauté du lieu, rendue encore plus spectaculaire par cette couche de neige fraîche tombée dans la nuit.

Sur le chemin, SamJohn, toujours à l’affût de jolies pierres, me devance largement dans la quête du souvenir parfait. Il ne trouve pas seulement une belle pierre : il met la main sur une aigue-marine incrustée. De mon côté, je trouve tout de même une pierre incrustée d’or, qui fera un très beau souvenir de cette traversée. À partir de là, tout le monde se met à ouvrir davantage les yeux, à scruter le sol, à chercher son propre trésor. Pendant quelques minutes, on en oublierait presque les montagnes qui nous entourent.

Nous finissons par sortir du glacier du Gondogoro et faisons une pause snack face à lui. Ce moment a quelque chose de symbolique. Nous ne sommes plus vraiment dans l’effort du col, mais pas encore sortis de l’aventure. Devant nous, la vallée s’ouvre ; derrière nous, le monde glaciaire commence déjà à s’éloigner.

En reprenant notre marche, nous lançons un dernier regard vers cette vallée magnifique. Une petite nostalgie s’installe. Plus nous avançons, plus nous nous éloignons de cette partie du voyage, de ces sommets, de ces glaciers, de ces paysages que nous ne reverrons probablement jamais. C’est étrange : on rêve d’avancer, de retrouver un peu de confort, de redescendre… et en même temps, on sent déjà que quelque chose nous échappe.

Plus nous perdons de l’altitude, plus les paysages retrouvent de la verdure. Le chemin évolue entre un flanc de montagne et le glacier, alternant montées et descentes sur des sentiers parfois escarpés. Nous croisons quelques petits lacs, puis la végétation se fait progressivement plus présente. En contrebas, on devine une vallée plus verte, animée par de puissantes rivières alimentées par la fonte des glaciers.

Nous traversons ensuite un plateau où un large troupeau de chèvres et de moutons a élu domicile. Après les jours passés dans un univers de glace et de roche, voir ces animaux profiter de l’herbe et de l’eau disséminées ici et là donne une impression de retour progressif vers la vie.

Mais la montagne ne cesse pas pour autant de montrer sa force. Nous constatons une nouvelle fois les ravages des récentes précipitations. Plusieurs rivières doivent être traversées là où les ponts ont été emportés ou abîmés. À d’autres endroits, des glissements de terrain ont détruit une partie du chemin, obligeant à franchir certains passages avec un peu d’agilité et d’attention. Même en redescendant, rien n’est jamais totalement acquis.

Après ces portions plus délicates, nous entrons véritablement dans un environnement plus vert. Les arbres deviennent de plus en plus nombreux, les reliefs s’adoucissent légèrement, et la vallée que l’on aperçoit plus bas semble presque irréelle après tant de jours passés au milieu des glaciers. Les rivières, elles, restent impressionnantes, gonflées par la fonte et les intempéries.

Après plus de 20 kilomètres, nous apercevons enfin le camp de Saicho, notre point d’arrivée pour la nuit. En approchant, nous découvrons que les pluies récentes ont également laissé des traces ici. Une marée de boue et de pierres a fortement endommagé une partie du camp et coupé l’arrivée d’eau. La transition avec les jours précédents est brutale : même plus bas, même dans la verdure, la montagne continue d’imposer ses règles.

Comme toujours, les porteurs ont été d’une efficacité impressionnante. Sur le chemin comme au camp, ils avancent avec une aisance qui force le respect, et à notre arrivée, tout est déjà installé. Nous préparons nos affaires, prenons le temps de souffler, et profitons de cette fin d’après-midi pour nous détendre.

La journée a été longue. Plus de 20 kilomètres, beaucoup de descente, des passages abîmés, une météo changeante, et cette sensation étrange d’avoir quitté un monde. Une fois le dîner terminé, personne ne traîne. Rincés par l’effort et par l’accumulation des jours précédents, nous filons rapidement nous coucher.

Derrière nous, le Gondogoro La est déjà refermé par la neige. Devant, la vallée s’ouvre peu à peu vers le retour à la civilisation. Mais l’aventure, elle, n’a pas encore dit son dernier mot.

Jour 17 — De Saicho à Hushe

Départ de Saicho

Après une nuit pluvieuse, le réveil nous offre un contraste presque parfait : le soleil est de retour pour l’ultime journée de ce trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La Pass. La pluie a lavé l’air, la lumière revient sur les montagnes et avec elle cette sensation étrange que la fin approche vraiment.

Ce matin, nous prenons une dernière fois un petit déjeuner copieux préparé par notre incroyable équipe de cuisine : pancakes, chapatis, thé chaud… Ces petits-déjeuners qui, jour après jour, ont rythmé l’aventure et nous ont donné l’énergie nécessaire pour repartir. Il y a quelque chose de particulier dans ce dernier repas de marche. On sait que l’on va bientôt retrouver un lit, un toit, peut-être même un semblant de confort, mais une partie de nous aimerait déjà ralentir le temps.

Nous prenons notre temps. Rien ne presse vraiment. La marche commence tranquillement, avec ce mélange de fatigue accumulée et de légèreté propre aux fins de grandes aventures. Après quelques kilomètres, le parcours nous réserve pourtant un dernier passage original : il faut de nouveau traverser une large rivière dont le pont a été emporté par les récentes précipitations.

Cette fois, la solution a quelque chose d’improvisé et de presque irréel : une tyrolienne artisanale a été installée au-dessus de la rivière, avec une caisse en bois permettant de faire passer les affaires, les porteurs… et les trekkeurs. Je dois avouer qu’au premier regard, une légère appréhension s’installe. On se demande forcément si cette installation tiendra vraiment le temps de notre passage. Mais finalement, nous y allons de bon cœur, et ce moment devient presque amusant, surtout partagé avec les porteurs qui, comme souvent, transforment la difficulté en scène de vie.

Retour à la vie

Une fois de l’autre côté, nous reprenons notre marche. Le chemin devient peu à peu plus lisible, mieux tracé, puis se transforme rapidement en une petite piste bordée de pierres. Les reliefs s’adoucissent, les marques de civilisation se rapprochent. Le sentier n’a plus tout à fait la même saveur. On sent que l’on quitte progressivement le monde de la haute montagne, celui des glaciers, des cols, des camps isolés, pour revenir vers la vallée.

Un peu plus loin, un jeune homme du village de Hushe nous réserve une belle surprise : il nous accueille avec du Coca-Cola et des gâteaux. Après plusieurs jours de trek, ce genre de détail prend une valeur énorme. Nous profitons de cette pause à l’ombre, alors que le soleil tape de nouveau fort. Une parenthèse simple, presque festive, avant de reprendre les derniers kilomètres.

En direction du village, la piste devient bientôt une véritable route carrossable. Et là, difficile de ne pas ressentir un petit pincement au cœur. L’aventure touche à sa fin. Ce que l’on a attendu pendant des mois, vécu intensément pendant plusieurs jours, est en train de basculer du présent au souvenir.

Arrivée à Hushe

Au détour d’un virage, les premières maisons traditionnelles apparaissent. Puis les champs de blé, les cultures, les murs de pierre, les silhouettes des habitants. Plus bas, nous atteignons la sortie officielle de ce trek emblématique de la région. Des locaux nous accueillent et nous offrent des colliers pour marquer la fin du trek du camp de base du K2 et du Gondogoro La Pass. Le geste est simple, mais il touche. Il matérialise la fin d’un passage, la fermeture d’une boucle, le retour dans un monde habité.

Nous remplissons ensuite un petit questionnaire sur notre expérience pour l’office de tourisme, puis nous repartons. Quelques minutes plus tard, nous entrons dans Hushe, accueillis en trombe par les enfants du village et les regards intrigués des habitants. Après tant de jours passés dans l’immensité minérale du Karakoram, cette agitation humaine paraît presque déstabilisante.

Célébration

Nous déposons nos affaires à l’hôtel qui nous accueillera pour les deux prochaines nuits, puis partons déjeuner dans un petit restaurant juste en face. Ce repas a une saveur particulière : c’est le dernier que nous partageons avec l’ensemble de l’équipe, cuisiniers et porteurs compris.

À la fin du repas, notre guide Nawaz prend la parole. Il remercie un à un les membres de l’équipe qui ont rendu possible la réussite de ce trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La Pass. Dans ces moments-là, on mesure mieux ce que l’on doit à ceux qui travaillent souvent dans l’ombre : ceux qui portent, cuisinent, montent les camps, préparent le thé, anticipent les difficultés, avancent parfois deux fois plus vite que nous avec des charges bien plus lourdes.

Puis vient le moment des pourboires. Nawaz appelle chacun des membres de l’équipe, et nous leur remettons tour à tour les enveloppes qui leur sont destinées. C’est un moment important, à la fois simple et solennel, parce qu’il marque la reconnaissance de tout ce que cette équipe a fait pour nous pendant l’aventure.

Redescente

Après le repas, je file prendre une douche. Elle est froide, il faudra encore patienter un peu pour la vraie douche chaude, mais quel plaisir de pouvoir se savonner, se rincer correctement, se sentir enfin propre après tous ces jours de poussière, de sueur, de glacier et de campement. Devant le miroir, je remarque que ma silhouette s’est affinée. Je réalise alors que cela faisait un bon moment que je ne m’étais pas vraiment vu. Étrange sensation que de se redécouvrir après avoir passé autant de temps à ne penser qu’au chemin, au sac, au souffle, à l’altitude et à la prochaine étape.

Je profite ensuite du confort d’un vrai matelas pour reprendre la rédaction de mon article, échangeant par moments avec Hugo, installé sur le lit voisin. Là encore, le contraste est fort : quelques heures plus tôt, nous marchions encore vers la fin du trek ; maintenant, je suis allongé sur un lit, à essayer de mettre des mots sur ce que nous venons de vivre.

Visite du village d’Ushe

Plus tard, nous partons visiter Hushe. Si Askoli, notre village de départ, nous semblait déjà reculé, Hushe donne l’impression de nous ramener deux cents ans en arrière. Seules quelques voitures, motos et paraboles viennent rappeler que nous sommes bien au XXIe siècle.

Les ruelles sont en terre, les bâtisses faites de pierre et de bois, les femmes et les enfants portent des vêtements traditionnels. Le contraste avec notre manière de vivre est saisissant, difficile à exprimer sans tomber dans les clichés. On observe un autre rapport au temps, à l’espace, au confort, à la communauté. Un quotidien qui semble à la fois rude, simple, ancré, très loin du nôtre.

Hushe est un village musulman très pratiquant, et il est presque impossible de photographier les habitants, en particulier les femmes, adultes comme enfants, qui se cachent le visage ou tournent la tête lorsqu’elles croisent des étrangers. C’était déjà le cas à Askoli et dans les autres villages traversés entre Skardu et Askoli, mais ici, cette retenue est encore plus marquée. Je respecte évidemment cette volonté, même si, en tant que photographe, cela crée une forme de frustration. Il faut accepter que certains souvenirs ne se capturent pas.

Après ce tour dans le village, qui me laisse un sentiment un peu démoralisant je dois l’avouer, nous retournons à l’hôtel. Nous passons un moment dans le jardin, à jouer aux cartes (pour changer) et à contempler les montagnes. Même ici, même après la fin officielle du trek, elles restent présentes. Elles encerclent le village, veillent sur la vallée, et nous rappellent que nous ne sommes pas encore totalement sortis de l’aventure.

Lors du dîner, nous retrouvons Ibrahim, qui avait dû nous quitter plus tôt à cause d’un problème de santé concernant sa fille. Il est accompagné d’elle, ainsi que de ses documents médicaux. Huguette l’aide alors à comprendre et à vérifier le traitement. Ce moment, presque inattendu, ramène une fois encore l’aventure à quelque chose de profondément humain. Derrière les paysages immenses, les glaciers, les cols et les sommets, il y a toujours des histoires de personnes, de familles, d’entraide, de fragilité.

Cette journée marque la fin du trek à pied. Nous avons rejoint Hushe. Nous avons traversé le Baltoro, franchi le Gondogoro La, quitté les glaciers, retrouvé les villages. Mais intérieurement, tout n’est pas encore terminé. Il reste à redescendre, à reprendre la route, à digérer ce que nous venons de vivre.

Et peut-être que c’est ça, la vraie fin d’une aventure : le moment où les jambes s’arrêtent, mais où la tête, elle, continue de marcher.

Jour 18 — Dernière journée à Hushe

Le lendemain matin, le rythme a changé. Plus de réveil pressé, plus de camp à démonter, plus de sac à boucler dans l’urgence. L’aventure à pied est officiellement derrière nous, et cette journée à Hushe a une saveur particulière : celle du relâchement, de la satisfaction d’être allé au bout, mais aussi de cette petite nostalgie qui commence déjà à s’installer.

On a terminé le trek. On a franchi le Gondogoro La, traversé le Baltoro, rejoint Hushe. Pourtant, intérieurement, tout n’est pas encore redescendu. Le corps est là, dans le village, mais la tête semble encore quelque part entre les glaciers, les cols, les camps, les longues journées de marche et les lumières du Karakoram.

Cette journée devait être tranquille, presque suspendue. Un moment pour récupérer, se poser, laisser l’aventure décanter. Mais elle ne s’arrête pas vraiment pour autant.

Fida, originaire de Hushe et vivant toujours ici, nous propose de nous faire découvrir un peu mieux la vallée. Impossible de refuser. Huguette, Alice, Hugo et moi sommes partants. Après tous ces jours à traverser des paysages immenses, souvent minéraux, parfois hostiles, cette balade a quelque chose de plus intime. Cette fois, on ne marche plus vers un col, un camp ou une étape. On marche dans le quotidien de quelqu’un.

Nous quittons l’hôtel et avançons en direction des cultures, qui s’étendent sur des kilomètres autour du village. Ici, tout est travaillé à la main. Pas de machines, pas de moteurs, pas de tracteurs. Seulement les gestes, la patience, la terre, l’eau et le temps. C’est impressionnant à voir. Après avoir passé tant de jours à admirer la puissance des montagnes, on découvre une autre forme de force : celle du travail silencieux, répété, ancré dans le quotidien.

Nous suivons ensuite la rivière, celle qui ramène l’eau des glaciers en fonte vers la vallée. Elle traverse le paysage comme une ligne de vie. Sans elle, pas de champs, pas de cultures, pas de verdure. Tout ici semble dépendre de ce lien direct entre la montagne et le village.

Un peu plus haut, Fida nous emmène dans un endroit inattendu. Un petit coin à part, presque caché : un mince cours d’eau, de l’herbe fraîche qui ressemble à du gazon, quelques arbustes dispersés ici et là. Rien de spectaculaire au sens classique du terme. Pas de sommet vertigineux, pas de glacier immense, pas de col à franchir. Et pourtant, l’endroit me marque profondément.

Il y a dans ce lieu une forme de calme rare. Une sérénité simple, presque difficile à expliquer. C’est le genre d’endroit que la photo ne parvient pas vraiment à raconter. On peut en montrer les couleurs, la lumière, la composition, mais pas ce qu’il provoque. Pas cette impression de paix, ce silence, cette respiration au milieu d’un voyage qui nous a tant brassés.

Après ce moment suspendu, nous reprenons le chemin du retour en prenant un peu de hauteur à travers les plantations. Cela nous permet de surplomber une partie des cultures et de mieux comprendre l’organisation de cette vallée. Vue d’en haut, elle apparaît comme un patchwork vivant, façonné entièrement par la main de l’homme, au pied de montagnes qui semblent appartenir à un autre monde.

Plus bas, Samjohn et Samuel nous rejoignent. La petite boucle se poursuit encore un moment, tranquillement, sans objectif précis autre que profiter. Profiter d’être là. Profiter de cette dernière journée. Profiter de Hushe autrement qu’à travers le simple point d’arrivée du trek.

Nous retournons ensuite à l’hôtel. Le reste de la journée se passe dans un rythme lent, presque contemplatif. Chacun vague à ses pensées, range un peu ses affaires, se repose, rejoue mentalement certains moments de l’aventure. Les cartes ne sont jamais très loin, les discussions reprennent par moments, puis le silence revient.

Cette dernière journée à Hushe n’a rien d’impressionnant en apparence. Pas de passage engagé, pas de grosse étape, pas de sommet, pas de glacier à traverser. Mais elle a autre chose : elle permet de redescendre doucement. De retrouver la vie dans la vallée. De regarder autrement ce pays traversé à pied, non plus seulement comme un décor d’aventure, mais comme un lieu habité, cultivé, vécu.

Demain, il faudra quitter Hushe pour reprendre la route vers Skardu. Puis viendra l’avion, le retour vers Islamabad, et la fin véritable de cette aventure au Pakistan.

Mais ce soir, avant de repartir, il reste encore un peu de temps. Un peu de silence. Un peu de montagne autour de nous. Et cette sensation étrange que l’aventure est terminée… sans l’être tout à fait.

Jour 19 — Retour vers Skardu

Pour cette dernière journée d’aventure, nous sommes prêts de bonne heure. Il faut quitter Hushe et reprendre la route vers Skardu, que nous avions laissée près de quinze jours plus tôt. Le trek à pied est terminé, mais il reste encore plusieurs heures de route à affronter. Et ce matin-là, avec Hugo, nous ne sommes pas vraiment au meilleur de notre forme après une nuit que l’on qualifiera sobrement de… compliquée.

À peine quelques kilomètres après la sortie du village, l’aventure nous rappelle qu’elle n’est pas tout à fait terminée. Le pont qui permet de rejoindre Hushe s’est à moitié effondré à cause des intempéries des semaines précédentes. Impossible pour les véhicules de passer. Il faut donc descendre, récupérer les affaires, traverser à pied avec tout le chargement, puis rejoindre d’autres voitures de l’autre côté.

Le geste est presque devenu familier depuis le début de ce voyage : sortir des véhicules, porter les sacs, franchir un obstacle, recharger plus loin, repartir. Mais cette fois, ce n’est plus une passerelle de trek ou un passage sur glacier. C’est la route du retour. La route censée nous ramener vers la ville, vers le confort, vers la fin de l’aventure. Et elle aussi porte les cicatrices des dernières pluies.

Une fois les voitures rechargées, nous reprenons la route. Elle est toujours aussi tumultueuse, poussiéreuse, cabossée, parfois suspendue au-dessus de la vallée. En contrebas, la rivière continue de gronder. Plus nous avançons, plus son lit semble immense, démesuré, comme si l’eau avait récemment repris possession de tout l’espace.

Notre chauffeur nous raconte alors qu’il y avait encore, quelques semaines auparavant, un village entier à cet endroit. En une seule journée, il a été englouti par l’eau, la roche et la boue. Il nous montre, au loin, un campement où les survivants se sont installés après avoir tout perdu.

Le silence s’installe dans la voiture. Après les glaciers, les éboulements, les ponts submergés, les routes coupées, ce récit donne une autre dimension à ce que nous venons de traverser. On comprend encore un peu mieux la fragilité de la vie dans ces vallées. Ici, rien n’est totalement acquis. Ni les routes, ni les ponts, ni les maisons, ni même parfois les villages entiers. La montagne donne, protège, nourrit… mais elle peut aussi reprendre en quelques heures ce que des générations ont construit.

Il faudra encore plusieurs heures de route pour rejoindre Skardu. Lorsque la ville apparaît enfin, le contraste est violent. Après des jours passés dans les camps, les vallées reculées, les glaciers et les villages isolés, le tumulte de la ville nous ramène brusquement à la civilisation. Klaxons, poussière, circulation, agitation : tout semble plus fort, plus rapide, presque agressif.

Nous ne sommes pas mécontents de retrouver notre hôtel, perché au calme, en surplomb de la ville. C’est étrange de revenir dans un lieu quitté avant le trek. Tout paraît à la fois familier et différent. Nous, surtout, ne sommes plus vraiment les mêmes qu’au départ.

L’heure est maintenant à une forme de retour au confort. Une vraie douche chaude, enfin. Des vêtements propres. Le corps qui se décrasse, la fatigue qui remonte, et cette sensation presque luxueuse de pouvoir se sentir à nouveau présentable après tant de jours de poussière, de sueur, de froid, de chaleur, de glace et de marche.

Le soir, l’ambiance change complètement. Il est temps de célébrer notre dernier dîner tous ensemble. Les guides, les compagnons de route, les souvenirs encore brûlants de ces derniers jours : tout se mélange dans une atmosphère à la fois joyeuse et nostalgique.

Nous célébrons aussi les 60 ans de Samuel. Un anniversaire qu’il n’oubliera certainement pas. Ce n’est pas tous les jours que l’on souffle une nouvelle bougie à l’autre bout du monde, après avoir traversé le Baltoro, franchi le Gondogoro La et partagé une aventure pareille au cœur du Karakoram.

Ce soir-là, on rit, on se remémore, on réalise doucement. L’aventure n’est pas encore totalement finie, mais elle commence déjà à devenir une histoire que l’on racontera longtemps.

Jour 20 — Fin de l’aventure

Cette journée sonne véritablement la fin de l’aventure.

Après les derniers sacs bouclés, les dernières discussions et les derniers regards vers Skardu, vient le moment des adieux. Il faut dire au revoir à Nawaz et SamJohn, qui repartent en voiture vers leur vallée natale, Hunza.

Ce genre de séparation a toujours quelque chose d’étrange. Pendant plusieurs jours, ces personnes ont fait partie de notre quotidien. Elles nous ont guidés, aidés, accompagnés, rassurés parfois, fait rire souvent. Elles étaient là dans les moments d’effort, les moments de doute, les pauses thé, les soirées cartes, les passages compliqués, les réveils trop tôt et les arrivées au camp. Et puis, soudain, chacun reprend sa route.

Eux repartent vers leur vallée. Nous, nous prenons la direction de l’aéroport de Skardu, pour rejoindre Islamabad.

Dans la voiture, puis à l’aéroport, les images reviennent dans le désordre. Askole, les premières pistes, Jhula, Paiju, les Trango Towers, le Baltoro, les nuits sous tente, les glaciers, Concordia, le K2 entre les nuages, Ali Camp, la nuit du Gondogoro La, la descente vers Kuisbang, Hushe, les villages, les sourires, la poussière, la fatigue, les chants des porteurs, les repas partagés, les silences aussi.

On repart avec des souvenirs plein la tête, mais aussi avec cette sensation particulière propre aux grandes aventures : celle de ne pas encore avoir tout compris à ce que l’on vient de vivre. Il faudra du temps pour digérer. Du temps pour trier les images. Du temps pour que les émotions trouvent leur place.

L’aventure vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La se termine ici, quelque part entre Skardu et Islamabad. Mais ce genre de voyage ne s’arrête jamais vraiment au moment où l’on reprend l’avion.

Il continue dans les souvenirs, dans les photos, dans les récits, dans les silences que l’on garde pour soi, et dans cette petite voix qui, déjà, commence à demander : et maintenant, où est-ce qu’on repart ?

Résumé & conseils

Mon ressenti sur ce trek au Pakistan

Si je devais résumer cette aventure en quelques mots, je parlerais d’une expérience culturelle et humaine profondément dépaysante, vécue dans l’un des endroits les plus reculés et les plus puissants que j’ai pu découvrir. Un territoire où la nature force l’admiration autant que le respect, et où l’on comprend très vite qu’elle aura toujours le dernier mot.

On arrive au Pakistan avec beaucoup d’aprioris, parfois même avec une forme de peur. Une peur souvent nourrie par notre société occidentale, par les recommandations officielles, par les assurances, par les discours anxiogènes et par tout ce que l’on projette sur un pays que l’on connaît finalement très mal. On part avec toutes ces idées dans un coin de la tête. Puis, jour après jour, rencontre après rencontre, paysage après paysage, quelque chose s’allège.

On repart différent.

On repart avec des visages en tête, des gestes simples, des sourires, des discussions, des moments de partage. On repart avec une admiration immense pour les porteurs, les guides, les cuisiniers, les habitants de ces vallées reculées.

On découvre un sens de l’entraide, de la communauté et de la solidarité qui nous questionne profondément.

On se surprend même à se dire que notre société occidentale a probablement perdu quelque chose en chemin. Pas sur tout, évidemment. Mais sur ce lien simple et direct entre les gens, sur cette capacité à s’aider, à faire ensemble, à avancer ensemble.

Et en même temps, le paradoxe est là. Ce voyage rappelle aussi la chance immense que nous avons. Le confort dans lequel nous vivons. La facilité d’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins, aux routes, à la sécurité, à la nourriture, à tout ce que l’on considère comme normal chez nous.

Là-bas, rien ne semble jamais totalement acquis. Une route peut disparaître. Un pont peut être emporté. Un village peut être englouti. Une vallée entière peut se retrouver isolée. Cela remet beaucoup de choses en perspective.

Sur le plan montagne, ce trek est tout simplement grandiose. Les paysages sont gigantesques, presque difficiles à décrire sans avoir l’impression d’en faire trop. Les panoramas imposent le silence.

Le Baltoro, Concordia, le K2, le Broad Peak, les Trango Towers, le Gondogoro La… Ce sont des noms que l’on associe souvent à l’alpinisme, aux grandes expéditions, aux récits d’altitude. Les voir en vrai, les traverser à pied, dormir face à eux, marcher jour après jour dans cet environnement, c’est une chance rare.

Quand on pense que seules quelques milliers de personnes parcourent ces vallées ou gravissent ces montagnes chaque année, on se sent particulièrement privilégié. Le tourisme y est bien moins développé que dans la région de l’Everest, et cela change beaucoup de choses.

Bien sûr, plusieurs expéditions évoluent parfois en même temps sur le parcours. Certains camps peuvent être animés, voire bondés. Mais sur les chemins, dans la journée, on se croise finalement assez peu. Cela renforce cette impression de solitude, d’immensité, de bout du monde. On marche souvent avec le sentiment d’être minuscule au milieu de paysages qui nous dépassent complètement.

Ce qui m’a également marqué, c’est que chaque journée possède sa propre identité. Il n’y a pas vraiment de répétition. Les paysages changent, les montagnes changent, les ambiances changent. On commence dans des vallées arides, on entre ensuite dans un monde de glaciers, puis dans un décor de plus en plus minéral, de plus en plus immense, de plus en plus impressionnant. Et tout semble monter crescendo. Chaque jour, on se dit que c’est sûrement le plus beau. Puis le lendemain arrive, et la montagne prouve qu’elle avait encore mieux en réserve.

Pourquoi le choix de l’agence est important

Concernant le choix de l’agence, je pense sincèrement qu’il est déterminant pour ce type d’aventure. Et ce, pour plusieurs raisons.

La première concerne l’accompagnement. Certaines agences semblent moins bien organisées et laissent parfois les participants un peu livrés à eux-mêmes, notamment les premiers et derniers jours. De notre côté, nous avons tous beaucoup apprécié que Nawaz, notre guide et l’un des fondateurs de Beyond The Wonderland, vienne nous chercher à l’aéroport d’Islamabad. Il nous a accompagnés dès le début, nous a fait découvrir quelques lieux de la ville, même s’il n’y a pas énormément de choses à voir sur place, et surtout, il a créé un cadre rassurant dès notre arrivée.

À l’inverse, un autre groupe qui logeait dans le même hôtel semblait complètement livré à lui-même. Ils n’avaient pas d’informations précises sur le moment ou la manière dont ils partiraient pour Skardu. Au retour, nous les avons revus en pleine discussion avec un responsable de leur agence. Tous semblaient déçus, voire franchement énervés, par l’organisation et le déroulement de leur aventure. Ils n’avaient même pas franchi le Gondogoro La Pass.

Cela m’amène au deuxième point. Certaines agences semblent trouver des prétextes pour ne pas faire passer le Gondogoro La Pass. Ce passage demande plus d’organisation, plus de logistique, plus de travail, et probablement plus de coûts. Je ne peux évidemment pas parler pour toutes les agences, mais sur place, on comprend vite que toutes n’ont pas la même implication ni la même volonté d’aller au bout de ce qui est annoncé.

Le troisième point concerne l’organisation et surtout la prise de décision. Avec Beyond The Wonderland, nous avons toujours été impliqués dans les discussions importantes. Les informations sur la météo, les intempéries, les problèmes sur le chemin, les conséquences possibles pour la suite, le choix de passer le col ou non, la décision de privilégier le Gondogoro La plutôt que le camp de base du K2… Tout a été discuté ensemble, avec les guides et le groupe. Rien ne nous a été imposé. Nous avons pu comprendre les enjeux, poser des questions, entendre les avis, et prendre les décisions collectivement.

Ce sont des choses que l’on ne peut pas vraiment savoir avant d’être sur place. C’est justement pour cela que le choix de l’agence est si important.

De mon côté, je m’estime vraiment chanceux d’être parti avec Beyond The Wonderland. Ce n’est pas une publicité forcée, et je ne suis pas obligé de l’écrire. Mais quand les choses se passent bien, quand l’encadrement est bon, quand l’humain est là, quand les décisions sont prises avec transparence, je trouve essentiel de le partager.

Faut-il faire ce trek vers le camp de base du K2 et le Gondogoro La ?

Globalement, si vous hésitez à faire ce trek par peur de l’inconnu, de l’insécurité dont on entend souvent parler, ou même à cause des réactions de vos proches lorsque vous annoncez vouloir partir au Pakistan, je ne peux que vous encourager à franchir le pas si vous vous sentez prêt physiquement et mentalement. Vous ne le regretterez pas.

J’avais peur en partant. Évidemment. Je ne vais pas prétendre le contraire. Peur de l’inconnu, peur de l’altitude, peur de tomber malade, peur que le pays ne corresponde qu’aux images anxiogènes que l’on nous renvoie souvent. Mais aujourd’hui, si j’avais l’opportunité de repartir demain pour découvrir un autre trek au Pakistan, je n’hésiterais plus une seconde.

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